Je vais commencer cet article par une confession.
Lorsque mon père et moi avons monté le mont Kinabalu en Malaisie en 2015, nous n’avions absolument aucune idée que nous étions en train de gravir le plus haut sommet de Malaisie et le plus haut sommet d’Asie du Sud-Est.
Aucune.
Zéro.
Pour nous, c’était essentiellement :
— Il fait beau.
— La montagne a l’air intéressante.
— On monte-tu ça ?
— Ouin.
Voilà l’intégralité du processus décisionnel.
Aujourd’hui, quand je prépare une randonnée, je compare les bottes, j’analyse la charge du sac, j’évalue les risques objectifs, je regarde la météo, je réfléchis à l’hydratation, à la nutrition et à la récupération.
À l’époque, notre système de gestion du risque ressemblait davantage à un vieux Windows XP fonctionnant sur la foi et l’optimisme.
Le setup
J’aimerais pouvoir vous dire que nous étions équipés comme des professionnels.
Malheureusement pour la crédibilité de cet article :
Sac pliable du Dollarama.
Running shoes usées.
Un litre d’eau.
Quelques collations.
Une confiance complètement injustifiée.
C’est tout.
Je sais.
Je vous vois déjà ouvrir un nouvel onglet pour chercher si je souffre encore aujourd’hui des conséquences de cette décision.
Surprenamment, non.
Pourquoi nous avons fait ça en une journée
À l’époque, la majorité des gens montaient au refuge pour la nuit avant de faire le sommet au lever du soleil.
Sauf que nous avions déjà vu un lever de soleil spectaculaire quelques jours auparavant au sommet du mont Batur en Indonésie.
Nous n’étions donc pas particulièrement motivés à payer pour une nuit supplémentaire sur la montagne.
La vérité est beaucoup moins impressionnante.
Nous n’avions pas décidé de faire Kinabalu en une journée parce que nous avions développé une stratégie alpine particulièrement sophistiquée.
Nous voulions surtout éviter le coût du refuge et nous n’avions absolument aucune idée de la hauteur réelle de la montagne.
Pour nous, à l’époque, Kinabalu était essentiellement :
« Une montagne qui a l’air intéressante. »
Version Malaisie du Mont Saint-Hilaire.
La discussion avec le ranger
Nous avons demandé si nous pouvions simplement monter et redescendre dans la même journée.
Le ranger nous a regardés.
Nous avons probablement eu l’air beaucoup trop confiants. Ou beaucoup trop ignorants. Possiblement les deux.
Après quelques échanges, il nous a demandé de signer une décharge.
Ce qui aurait probablement dû nous faire réfléchir davantage.
Mais nous avons plutôt interprété cela comme :
« Excellent. Nous avons maintenant l’autorisation officielle. »
Les escaliers de Satan
Il y a un autre détail dont les brochures touristiques parlent étonnamment peu.
Les marches.
Pour être claire : pas des escaliers en bois.
Des roches.
De grosses roches.
Des marches de roche plus ou moins naturelles, à hauteur de genou, qui ne méritent le nom de marches que parce que des humains continuaient de les monter.
Encore des roches.
Toujours des roches qui se prennent pour des marches.
Certaines semblaient placées spécifiquement pour tester l’intégrité structurelle des quadriceps humains.
À plusieurs reprises, je me suis demandé si la montagne avait déjà consulté une jambe humaine moyenne.
Je soupçonne que non.
Le sentier semblait fonctionner selon un principe de conception très simple :
« Et si chaque marche arrivait exactement à hauteur de genou ? »
Puis tout le monde a accepté que les genoux s’adaptent.
La vue du sommet
Quand nous sommes finalement arrivés au sommet, nous étions au-dessus des nuages.
Ce qui est très impressionnant sur le plan météorologique.
Sur le plan visuel, la situation était légèrement moins spectaculaire.
La vue consistait principalement en :
Des nuages.
Gris.
Partout.
Techniquement, c’était magnifique.
Objectivement, j’étais contente d’être là.
Mais si vous cherchez une photo de carte postale montrant l’ensemble de Bornéo jusqu’à l’horizon, vous risquez d’être déçus.
Personnellement, ça ne m’a jamais vraiment dérangée.
J’ai toujours été beaucoup plus intéressée par l’expérience que par le paysage.
La vue est un bonus.
Les conséquences
Pour être parfaitement honnête, je n’ai jamais été aussi raquée de toute ma vie.
Ni avant.
Ni après.
Ni après l’armée.
Ni après des randonnées de plusieurs jours.
Ni après quoi que ce soit d’autre.
Le lendemain du Kinabalu, mes quadriceps avaient officiellement cessé de collaborer avec les activités humaines normales.
Descendre des escaliers de façon conventionnelle n’était plus une option.
Je les descendais de côté.
Comme un crabe confus.
À un certain moment, j’ai sérieusement envisagé la possibilité de simplement m’asseoir quelque part et d’y rester jusqu’à la fin de la journée.
Les données scientifiques demeurent incomplètes.
Mais j’ai quelques hypothèses.
Puis la montagne nous a rappelé quelque chose
Une semaine après notre ascension, un important tremblement de terre a frappé la région du Kinabalu.
Des chutes de pierres ont eu lieu.
Des gens sont morts.
Cette partie de l’histoire est moins drôle.
Mais elle est importante.
Parce qu’elle illustre quelque chose que j’ai appris beaucoup plus tard en montagne.
Nous passons énormément de temps à nous préoccuper des risques que nous pouvons voir.
Les bottes.
Le sac.
La nourriture.
L’eau.
Les vêtements.
Pourtant, certains des risques les plus importants sont invisibles, imprévisibles et hors de notre contrôle.
Le risque objectif existe même lorsque nous ne le voyons pas.
Dix ans plus tard
Une décennie plus tard, je tombe par hasard sur une information concernant le mont Kinabalu.
Le plus haut sommet d’Asie du Sud-Est.
“Pardon?”
“Le quoi?”
Je suis restée assise quelques secondes devant mon écran à tenter de réconcilier deux réalités :
Une montagne importante à l’échelle continentale.
Le souvenir très précis de mon sac pliable du Dollarama.
Ce n’était pas un exploit exceptionnel.
Des milliers de personnes montent Kinabalu chaque année.
Ce qui me faisait rire, c’était surtout le contraste entre l’importance de la montagne et le niveau de recherche que nous avions effectué avant d’y mettre les pieds.
Ce que je ferais différemment aujourd’hui
Plus d’eau.
Beaucoup plus d’eau.
Plus de collations.
Une meilleure compréhension du parcours.
Une meilleure compréhension de la montagne.
Probablement de meilleures chaussures aussi.
Même si, honnêtement, le sac pliable du Dollarama reste difficile à battre en termes de ratio performance-prix.
La vraie leçon
À l’époque, nous avons réussi malgré certaines mauvaises décisions.
Aujourd’hui, je préfère réussir grâce à de bonnes décisions.
La leçon n’est pas que tout le monde devrait monter Kinabalu avec un équipement minimaliste.
La leçon est que l’équipement doit toujours être adapté au contexte.
C’est beaucoup moins excitant.
Mais c’est aussi beaucoup plus reproductible.
Et généralement meilleur pour les genoux.
Surtout quand ils ont déjà vécu quelques aventures.